Après Hérodote, l’indifférence du monde occidental à l’égard du désert dure plusieurs siècles. De 425 avant Jésus-Christ jusqu’au début du XXe siècle, on détourne les yeux. Silence. Le XIXe siècle est une époque de chercheurs de fleuves. Dans les années 20, un joli post-scriptum vient s’inscrire dans ce coin de notre terre, grâce à des expéditions financées par des particuliers, suivies par de modestes conférences données à la Société de Géographie de Londres, à Kensington Gore. Les conférenciers sont des hommes brûlés par le soleil, épuisés. Tels les marins de Conrad, ils ne se sentent pas très à l’aise avec le cérémonial des taxis ni avec l’humour rapide, mais plat, des chauffeurs d’autobus.
Lorsque ces messieurs prennent un train de banlieue pour Knightsbridge afin d’assister aux réunions de la Société, il leur arrive souvent de se perdre ou d’égarer leurs billets, obnubilés par leurs vieilles cartes et les notes, lentement et laborieusement griffonnées, contenues dans le sac à dos qu’ils ne quittent jamais, comme s’il avait toujours fait partie de leur corps. Ces hommes de toutes nations voyagent en début de soirée, à dix-huit heures. L’heure des solitaires. Anonyme. La ville rentre chez elle. Les explorateurs arrivent trop en avance à Kensington Gore, ils dînent au Lyons Corner House avant de pénétrer dans les bâtiments de la Société de Géographie. Ils vont ensuite s’asseoir dans la salle du haut, à côté du grand canoë maori, pour relire leurs notes. À vingt heures, les exposés commencent.
Les conférences ont lieu chaque semaine. Quelqu’un est là pour présenter, quelqu’un est là pour remercier. En général ce dernier argumente ou vérifie la solidité de l’exposé ; s’il se montre pertinemment critique, il n’est jamais impertinent Les conférenciers, chacun l’imagine, restent près des faits, et les hypothèses les plus perturbantes sont présentées avec modestie.
Mon voyage à travers le désert de Libye, entre Sokum, au bord de la Méditerranée, et Al-Ubayyid, au Soudan, a suivi l’une des rares pistes à la surface de cette terre qui présentent nombre de problèmes géographiques intéressants et variés...
Dans ces salles aux boiseries de chêne, on ne fait jamais état des années consacrées à la préparation, à la recherche, ou même au financement. Le conférencier de la semaine précédente a enregistré la disparition de trente personnes dans les glaces de l’Antarctique. Dans le cas de pertes de ce genre, dues à des chaleurs extrêmes ou à des tempêtes, les éloges funèbres sont réduits à leur plus simple expression. Toute considération humaine ou financière est à des lieues de la question, à savoir la surface de la terre et ses « problèmes géographiques dignes d’intérêt ».
En ce qui concerne l’irrigation ou le drainage du delta du Nil, peut-on envisager dans cette région l’utilisation d’autres dépressions que la Wadi-Rayan dont on parle tant ? Les approvisionnements artésiens des oasis sont-ils en train de diminuer ? Où devrons-nous chercher la mystérieuse « Zerzura » ? Reste-t-il d’autres oasis « perdues » à découvrir ? Où sont les émydes de Ptolémée ?
John Bell, directeur des recherches sur le désert en Égypte, posait ces questions en 1927. Dès les années 30, les communications sur ce sujet se firent encore plus modestes. « J’aimerais ajouter quelques remarques sur certains points soulevés lors de la discussion fort intéressante que nous avons eue sur la « Géographie préhistorique de l’oasis de Kharga ». » Vers 1935, l’oasis « perdue » de Zerzura fut retrouvée par Ladislau de Almasy et ses compagnons.
En 1939, la grande décennie des expéditions dans le désert libyen prit fin, et ce coin de terre, aussi vaste que silencieux, devint l’un des théâtres de la guerre.